Entretien exclusif avec M. Abdellatif BENABDELHAFID - Directeur de Recherches en Génie Logistique à l'IUT du Havre-France

Abdellatif BENABDELHAFID

Le mot logistique pose un certains nombres de problèmes aux étudiants depuis le temps que j’ai commencé à enseigner. Jusqu’en 1908, un logisticien était un mathématicien. C’était de la logique mathématique. Si vous tapez : fonction logistique sur internet, vous allez trouver une fonction mathématique.

Parfois, je blague avec mes étudiants et je pose la fonction logistique au tableau et je leur demande de calculer la dérivée et l’intégral, juste pour leur montrer que la logistique est liée aux maths. La logistique qu’on enseigne aujourd’hui n’avait rien en avoir à l’origine. Souvent, l’on dit que la logistique vient des militaires. C’est vrai qu’ils ont développé un certain nombre d’outils en logistique mais le mot logistique, pour les militaires, c’était le logement des militaires. Donc, on a joué un tout petit peu sur ce mot-là.

En fait, les anglais utilisent plutôt la chaîne d’approvisionnement : la Supply Chain qui, en arrière-plan, est, à mon avis, un peu plus clair. Moi, je préfère aujourd’hui utiliser un jeu de mot LOGIS-TICS avec la science des Technologies de l’Information et de la Communication parce qu’on devrait parler de systèmes logistiques et, du coup, l’ingénierie des systèmes ; c’est-à-dire le Génie logistique qui est la conception des systèmes logistiques et non plus la gestion des flux en tant que matière de management uniquement.  

Cette évolution doit absolument apparaître. Que ce soit dans les manuels de formation ou dans les programmes académiques. Ce n’est pas pour rien qu’on a des écoles d’ingénierie en logistique. L’ISEL qui est l’unique école d’ingénierie publique en France est accrédité par l’école supérieure polytechnique dont les lauréats trouvent largement leurs places dans le tissu socio-économique. Donc, c’est un axe à développer à savoir le génie logistique ; c’est-à-dire la pluri-disciplinalité autour de ce thème qu’est la SupplyChain. Si je dois donner une définition de la logistique, je dirais que c’est la gestion synchronisée de trois flux (d’informations, physiques et financiers) et il ya trois objectifs qui doivent être dans l’esprit du logisticien :

  • Diminuer les coûts logistiques
  • D’éviter les ruptures de charge
  • L’équilibre de la charge et de la capacité

En ce qui concerne la chaîne logistique, elle commence au niveau de la maquette numérique. Aujourd’hui, grâce au pouvoir du numérique, avant d’implanter sur le terrain les différents maillons de la chaîne logistique, l’on doit concevoir la maquette numérique ou digital model qui est l’ensemble de toutes les données techniques ou du processus qui élabore un produit. Plus vous mettez des paramètres liés à l’environnement, au transport, au stockage, en somme à toutes les fonctions de la logistique, plus vous optimisez votre future chaîne logistique. 

 

Si on ne tombe pas dans l’erreur comme les pays du Nord de l’Afrique en disant que la logistique amène beaucoup d’argent,  à chaque fois qu’on fait de l’argent, on l’appelle logistique. J’ai vu des absurdités dans des documents où l’on dit « je suis ingénieur en logistique ». Il faudrait qu’au niveau académique qu’on précise les fonctions sur les concepts. Si on ne tombe pas dans le piège du commercial, c’est-à-dire vendre parce que la logistique va bien, donc, on l’ouvre, je pense qu’on pourrait réussir.  

Je pense que nous avons une énorme responsabilité et  nous avons aussi un énorme atout : des richesses et, aujourd’hui, dans le monde, les coûts logistiques deviennent un vrai business. Regardez le recyclage, l’Afrique sert de déchets pour l’occident, je veux bien qu’on serve des déchets mais qu’on industrialise cet aspect, qu’on fasse de la Reverse Logistics et qu’on forme nos jeunes effectivement à faire des centres de recyclage et à dégager de la valeur ajoutée. Cessons d’être des « con-sommateurs », il faudrait qu’on soit un jour des producteurs.  

Regardez des pays comme la Chine, l’Inde, l’Indonésie, des petits pays comme la Thaïlande comment ils arrivent à produire des choses. Combien de personnes ici connaissent la voiture 100 % indienne en l’occurrence les bus TATA ? Je sais qu’on n’est pas en Europe parce que les grands constructeurs ne laisseront pas parce qu’elle est vraiment une voiture économique. J’ai été agréablement surpris de l’avoir vu en Afrique du Sud.

L’avenir de l’enseignement de la logistique doit être vraiment responsable. J’ai l’habitude de dire que quand vous venez dans une entreprise et que vous dites que vous êtes logisticien, cela ne vous donne pas de belles jambes. Il faut parler en termes précis en disant oui je peux diminuer votre stock de tant…., oui je peux régler ce problème de rupture de charges.

D’ailleurs, le mot logisticien est un mot complètement flou si vous ne mettez pas de choses précises et c’est ce que je souhaite, qu’on arrête uniquement l’emballage et qu’on se concentre sur le contenu de l’emballage, c’est-à-dire ce qui est à l’intérieur. 

Je pense qu’il est temps de considérer la chaîne logistique comme un système complexe.

Un système complexe est composé de plusieurs sous-systèmes dynamiques les uns après les autres et qui évoluent dans le temps et dans l’espace. Or, les systèmes complexes ont besoin d’un certain nombre d’outils et de concepts qu’il faudrait enseigner à nos étudiants. Je ne dis pas qu’un étudiant en génie logistique doit être en même temps mathématicien, informaticien, géographe, etc. Mais, s’il est géographe, il doit s’ouvrir vers les autres matières. S’il est mathématicien, qu’il s’ouvre aux autres disciplines de la logistique.

Donc, en matière de recherche, l’on considère que le système logistique est un système complexe et l’on travaille sur la recherche dans le domaine de la complexité. Au niveau mathématique, il y a les méthodes d’optimisation, au niveau géographique, il y a l’utilisation des systèmes d’informations géographiques (SIG).

Bref, si l’on prend tout ce qui se développe dans le domaine des systèmes complexes, l’on peut effectivement apporter des éléments à l’optimisation et à la maîtrise d’une chaîne logistique et réaliser les objectifs, à savoir diminuer les coûts logistiques, éviter les ruptures de charge et équilibrer la charge et la capacité.

Bien sûr que oui.

Je le dis parce que les gens que j’ai rencontrés ici sont disciplinés et déterminés. J’en suis convaincu à condition de m’expliquer sur certaines choses. Comment expliquez-vous que la Gambie se retrouve à l’intérieur du Sénégal ou Méli Lines au Maroc ? Cela pose un problème d’unité.

Si on voit ce qui se passe dans l’Europe du Nord avec des pays comme la France, la Hollande, la Belgique, l’Allemagne, des Etats qui s’entretuaient il n’y a pas longtemps et qui, aujourd’hui, travaillent tous ensemble pour mettre en place la plus grande métropole et plateforme portuaire du monde avec le Range Nord. Ils se mettent d’accord pour faire une force logistique. Moi, je dis le vrai problème. Il est aussi politique.

Jusqu’à quand les Etats africains vont pouvoir unifier leur force juste pour commencer ? Je ne vois pas toute l’Afrique. Déjà, pour le Maghreb, on a du mal à faire une unité. Regardez la frontière entre l’Algérie et le Maroc. Pour qu’une voiture fabriquée au Maroc soit vendue en Algérie, il faut qu’elle passe par la Roumanie.

Regardez les coûts logistiques et alors vous pouvez répéter cet exemple dans beaucoup de pays africains. Mais, au moins, dans quelques pays de l’Afrique occidentale, qu’on puisse faire une réelle unité. Je suis inculte en politique mais je sais que c’est un problème politique. Je sais qu’au moins la logistique est liée à la politique. La chaîne logistique aujourd’hui est supranationale. Elle est au-delà des nations. 

Je pense qu’il faut aimer l’Afrique et avoir la citoyenneté. Il faut aller voir pourquoi les enfants qui mendient dans les rues de Dakar ne sont pas à l’école. Cela est inadmissible. Je pense aussi qu’il faut éviter l’informel. Vous entrez dans un taxi, il n’y a aucune facture ; donc, impossible d’avoir une  traçabilité.

Si vous allez dans un restaurant, c’est la même chose. Alors, comment l’Etat pourrait-il récupérer ses taxes si l’on sait que sans ces dernières, un Etat ne peut pas conduire un pays. Si la France ne pompait pas tant d’impôts, elle ne pourrait pas avoir l’infrastructure qu’elle a aujourd’hui.

Expliquez-moi comment la France, qui est un pays très riche, demande plus d’impôts qu’ici où le peu d’impôt qu’on a, on ne le paie pas. Que ce soit la Grèce ou autres, il faudrait avoir un comportement citoyen pour se faire respecter avec ce fameux zéro mépris.

L'invité

M. BENABDELHAFID est un marocain résidant en France depuis 1976 avec un parcours un peu classique. Il a débuté par des études d’ingénieurie en génie électrique et a choisi, après avoir créé sa propre entreprise en consulting, de faire une thèse de doctorat en automatique.

M. BENABDELHAFID s'est vite rendu compte de la mutation entre les concepts développés en matière de gestion de production et ce que l’on appelle aujourd’hui la chaîne logistique ou le Supply Chain. 

Suite à des conseils de ses anciens professeurs, il a passé un DEA de recherche qui est l’équivalent aujourd’hui d’un master 2 pour pouvoir faire la thèse de doctorat en automatique dans le site d’une entreprise individuelle. Il a par la suite passé le concours pour entrer à l’université et a été nommé Maître de conférence en 1986.

M. BENABDELHAFID passionné par la recherche et fut le premier doctorat de l'universite du Havre. Le Havre, 1erport à conteneur commercial de la France, qui accueille le pôle de compétitivité en logistique, qui accueille la seule école d’ingénierie en logistique en France en public.

Parallèlement, il fallait penser aux origines, à l’Afrique et M. BENABDELHAFID a donc initié le réseau CEMUR (Coopération Europe Maghreb des Universités en Réseau). Aujourd’hui, CEMUR compte 27 universités maghrébines et françaises qui travaillent autour d’un certain nombre de thèmes, qui collaborent dans la recherche comme le co-encadrement.

Il a également été Chef de département en Gestion Logistique et Transport à l’IUT du Havre et a créé la licence GOLP (Gestion des Opérations Logistiques et Portuaires) qu' il a pilotée pendant plus d’une dizaine d’années. Aujourd’hui, le Havre a obtenu une chaire UNESCO et il anime des laboratoires électroniques (E-lab) qui permettent de mettre en contact tous les chercheurs du monde notamment la partie logistique.