En Afrique, la Logistique victime d'une incompréhension jusqu'au plus haut sommet

Dans l’imaginaire populaire, faire de la logistique n’est rien d’autre qu’effectuer le déplacement d’une marchandise d’un point A à un point B. Cette mauvaise compréhension qui fait en sorte que souvent le concept de la logistique est confondu avec le transit-douanes. Lequel n’est qu’un chainon dans la longue chaine de la logistique qui est plus technique et plus large qu’on ne le pense.

La non compréhension de cette filière devenue incontournable dans la gouvernance de l’économie mondiale serait moins grave s’il était le seul fait du citoyen lambda. Mais force est de constater que l’autorité publique également s’y perd par moments et par endroits. Ce qui se manifeste à travers notamment la formulation de certains département ministériels et leur éclatement, à l’origine de nombreux télescopages mais aussi de conflits d’intérêt. 

Les métiers de la logistique aussi anciens que l’histoire de l’humanité n’ont cessé de se moderniser et de s’adapter au cours de la marche du monde. La logistique est aujourd’hui devenu un métier d’avenir qui recrute et attire beaucoup d’étudiants.

Cependant, s’il est vrai qu’il existe de nos jours beaucoup d’écoles de formation qui proposent la formation aux métiers du transport et de logistique, il est aussi vrai de constater que la filière a du chemin à parcourir, par une compréhension sans faille pour le commun des mortels, mais aussi et surtout pour les étudiants qui décident d’y faire carrière de même que les autorités dirigeantes, du public comme du privé.

Pour dire que tout le monde a intérêt à mettre la main dans la patte dans cette perspective de pédagogie qu’imposent les métiers relevant du transport et de logistique, facteur essentiel, voire indispensable dans la réduction de l’espace-temps, avec tout ce que cela comporte comme gain économique.

De quoi la logistique est-il le nom ?

Contrairement à l’imaginaire populaire, les professionnels en la matière définissent la logistique comme étant ‘’le management des flux physiques, financiers et d’informations entre le fournisseur et le client pour répondre à un besoin jusqu’aux minimums de coûts et délais tout en respectant l’environnement. ‘’

A la lumière de cette définition qui fait autorité, on voit nettement que la logistique est très loin de la légende populaire ou de la compréhension de prime abord d’un non professionnel quand il était amené à dire ce qu’il pense de la logistique, qui consisterait à déplacer la marchandise d’un bout à l’autre. L’essentiel serait pour lui d’en arriver à bon port et à tout prix.

En outre, comme on peut la deviner à la lecture de la définition citée plus haut, la logistique est présente dans tous les secteurs d’activités d’un pays. Ces principales branches pourraient être les suivantes :

  • Achat-approvisionnement ;
  • Transports ;
  • Manutention ;
  • Transit-douanes ;
  • Stockage-entreposage ;
  • Production ;
  • Distribution ;
  • Systèmes d’informations

Ces différents maillons précités forment ce qu’on appelle la chaine logistique. De même il est aussi nécessaire de préciser que le transport maritime représente à lui seul à peu près les ¾ de la logistique mondiale. Ce pourcentage plus ou moins conséquent est dû au fait notamment de sa grande capacité en termes de volume et de tonnage.  Les statistiques montrent aujourd’hui que quelque 80% des marchandises transportées dans le monde passent par la voie maritime. D’aucuns disent que le transport maritime constitue la colonne vertébrale même de l’économie internationale.

Toujours dans une dynamique de déconstruction de ces idées reçues ou clichés sur la filière logistique, il est évident de dissocier le mot transport de la grande famille qu’englobe la logistique de façon générale.

En effet, ces deux termes (transport et logistique) sont souvent utilisés en juxtaposition. Même les écoles de formation tombent par moments dans ce piège dans la dénomination ou la formulation des diplômes qu’ils délivrent aux étudiants.

Par exemple, on lit souvent dans les sésames des étudiants au Sénégal et dans la plupart de pays africains la mention BTS Transport-Logistique ou Master en Transport-Logistique.
Pendant ce temps dans certains pays développés, où la filière s’est beaucoup professionnalisée, ils parlent plus de BTS en Supply Chain ou en chaine d’approvisionnement. Ce qui, de toute évidence nous semble être plus cohérent.

L’incompréhension …jusqu’au sommet

Si le citoyen a une vision large pour ne pas dire ignorance crasse de la logistique, avec l’œil professionnel du logisticien, l’on note également qu’au niveau étatique, les difficultés sont beaucoup plus complexes, avec notamment une approche disparate du transport.

En effet, la première difficulté majeure que l’on peut identifier est la multiplicité des départements ministériels qui interviennent dans le secteur de la logistique. Si l’on prend par exemple le cas du Sénégal, identique d’ailleurs à ce qui se fait dans nombreux pays africains, l’on dénombre quatre ministères :

  • Le Ministère des transports terrestres, des infrastructures et du désenclavement ;
  • Le Ministère des pêches et de l’économie maritime ;
  • Le Ministère du tourisme et des transports aériens ;
  • Le Ministère des télécommunications et des postes.

La conséquence directe de cette approche est qu’il est difficile d’avoir une vision globale de la logistique qui forme un seul secteur et de pouvoir apporter des solutions adéquates à ses problèmes. A cet effet, avec cette approche disparate, chaque ministère gère de façon autonome son portefeuille.

Et la coordination des projets ou actions gouvernementales qui devrait être de mise est souvent confrontée à d’innombrables difficultés ou télescopages.  Ces derniers se traduisent le plus souvent par des pertes de temps, d’un manque de coordination, des chevauchements de projets, voire même des conflits d’intérêts entre des départements dans la gestion d’un juteux projet gouvernemental.

Face à une telle situation de chevauchement, la question que le professionnel en la matière pourrait se poser est la suivante : pourquoi cette prolifération de ministères pour un secteur qui pourrait être unifié ?

Au début de la première alternance politique intervenue au Sénégal en l’an 2000, Abdoulaye Wade président de la République d’alors (2000-2012), semblait bien comprendre ces enjeux. Sous son magistère, les transports terrestres et aériens étaient réunis dans le même département ministériel.

A son arrivée, son successeur le Président Macky Sall a, pour sa part lui, jugé nécessaire de scinder à nouveau ce ministère en deux.

Cette approche n’est pas seulement le commun du Sénégal. Elle est souvent de mise dans la plupart des pays africains. La réalité politique étant ce qu’elle est en Afrique, certains observateurs ne sont pas loin de croire que cette approche disparate, aussi couteuse qu’inefficace, demeure également une option aussi voulue qu’entretenue pour pouvoir ‘’ caser’’ une clientèle politique.

Ainsi, l’on peut dire que les intérêts politiques ont largement pris le dessus sur la définition d’une véritable politique logistique en Afrique. Au grand désavantage du secteur !

Tous les moins sont bons pour satisfaire une clientèle politique. Quid à mettre en place une pléthore de directions ou à créer des ministères, qui pour plus d’efficacité, pourraient être réunis dans un seul et même département, en lieu et place d’une approche somme toute inefficace et surtout couteuse.

En effet, avec cette politique, il n’est pas rare de constater une augmentation des coûts logistiques sans que l’autorité ne s’en rende compte. Ce fut comme ce qui s’est passé avec le parc automobile de l’Etat au Sénégal qui a dépensé plus 20 milliards en un an juste pour l’acquisition et la gestion de véhicules. Une facture si salée pourrait être évitée si nous avions une politique logistique bien ficelée en concentrant davantage le secteur qui est aussi unifié que l’on pourrait l’imaginer.

Cependant, il est heureux de constater que tout n’est pas noir dans le tableau. En effet, ailleurs en Afrique de bons exemples sont en train d’émerger. Un pays comme le royaume chérifien adopte une politique logistique qui pourrait inspirer beaucoup d’autres pays africains.

En Outre, le Maroc concentre toute son activité logistique dans un même département. Le Ministère de l’Equipement, du Transport, de la Logistique et de l’Eau, regroupe tout à la fois dans son portefeuille le maritime, le routier, le ferroviaire, les équipements et l’eau. En voici une démarche centraliste qui nous semble être plus intéressante et gagnante. Ce qui serait plus logique d’ailleurs. Dans la mesure où la logistique est présente dans les équipements et dans la gestion de l’eau.  Même si le transport aérien n’y est pas inclus, l’on note plus de cohérence dans la dénomination et la formulation même de ce ministère dans le royaume du Maroc.

La même chose est également de mise en France. Au pays de Marianne, le secteur de la logistique est géré par un seul département. Il est actuellement logé dans le Ministère de la transition écologique et solidaire.

Ce dernier est secondé d’un secrétariat d’Etat chargé des transports. Ce qui permet, selon toute vraisemblance, une meilleure gestion de ce secteur.
Tout ceci pour dire qu’une bonne politique logistique pourrait booster le développement économique et social en Afrique, où, malheureusement, ce sous-secteur ploie, à toutes les échelles, sous le poids des clichés.

Bonne lecture !

Thierno Abdoulaye DIALLO : Consultant en Supply Chain Management